Amazon, à sa guise.

Un peu de culture car nous ne nous enrichissons jamais suffisamment...

Modérateur : Nrico

Avatar du membre
Armagnac
Big posteur
Big posteur
Messages : 329
Enregistré le : mar. 1 nov. 2016 20:25
Localisation : Bamako - Mali

Amazon, à sa guise.

Message non lu par Armagnac »

Tiré de Antipesse du 25 décembre:

CANNIBALE LECTEUR de Pascal Vandenberghe
Un compte de Noël
Il était une fois… En fait, non. Ce n’est vraiment pas de ce genre de conte de Noël qu’il s’agit. Plutôt d’un compte de Noël. De ceux que l’on règle de temps en temps, quand une opportunité se présente. Mais on va essayer quand même.

Il était une fois une entreprise californienne née au début des années 1990, dans le sillage d’Internet. Elle décida de se lancer dans la vente en ligne, dans un premier temps de livres physiques. C’était il y a vingt ans.

Après avoir accumulé des centaines de millions de pertes, mais commencé à détruire l’écosystème du livre outre-Atlantique, elle décida d’étendre son empire au Vieux Continent. Elle put facilement poursuivre son œuvre de destruction en Grande-Bretagne, mais sur le Continent lui-même, en particulier en France et en Allemagne, elle se heurta à des pays soumis à des régimes de prix réglementés. Cela ne l’empêcha certes pas d’y devenir rapidement leader de la vente en ligne, mais son incapacité à pratiquer l’hyperdiscount le plus débridé la freina quelque peu.

Sur le continent européen se trouve un petit pays, la Suisse, qui partage avec les pays limitrophes les mêmes langues, l’italien, l’allemand et le français. Si le marché francophone est composé d’un nombre de lecteurs importants, il présente toutefois deux handicaps: c’est un pays riche avec un niveau de vie plus élevé que son voisin français, ce qui pour les produits d’importation pose un vrai problème d’adaptation des prix. D’autre part, démuni d’un système de prix réglementé, le différentiel avec le prix d’origine des livres importés de France y a toujours été et reste élevé. Notre entreprise californienne n’eut donc pas à déployer des trésors de créativité pour attirer nombre de lecteurs suisses dans ses filets.

Mais dès le début des années 2010, le doute s’installa: il semblait bien que notre fabuleuse compagnie américaine avait fort peu d’égards pour les lois: sous couvert d’«optimisation fiscale», par des montages complexes, elle pratiquait en réalité le détournement à grande échelle de ses bénéfices afin de payer le moins d’impôts et de taxes possible dans les pays où elle œuvrait. De plus, dans les différents pays où elle opérait, elle exploitait ses employés, avec des conditions de travail et des salaires dignes d’un autre âge ou d’autres régions du monde. De nombreuses enquêtes (en particulier aux États-Unis) en firent état. Mais aucun média suisse ne crut bon, à l’époque, de s’en faire l’écho. Face à ce silence, le directeur général de la principale chaîne romande de librairie (j’aime bien parler de moi à la troisième personne de temps en temps, il faudra vous y faire!) interpella durant des années les nombreux journalistes qu’il connaissait dans la presse écrite, mais aussi dans les médias audiovisuels, afin qu’ils rendent compte de cette réalité-là. En vain. L’un de ces journalistes lui répondit même: « Mais Amazon n’est pas installé en Suisse». Il aurait mérité le Nobel du journalisme, ce valeureux «journaliste». Mais hélas cette distinction n’existe pas.

À contrecœur, dans la mesure où il jugeait que ce n’était pas à lui de dénoncer publiquement les pratiques de concurrence déloyale de la multinationale américaine, estimant qu’on pourrait penser que, dès lors que c’était pour lui un concurrent, il était déplacé qu’il s’y attaque, il se résolut finalement à publier une chronique sur ce sujet dans le seul journal dominical romand.

Par chance, quelques mois plus tard parut un livre d’enquête du journaliste français Jean-Baptiste Malet: En Amazonie, infiltré dans le meilleur des mondes (Fayard 2013, repris dans la collection de poche «Pluriel» en 2015). Cette fois, plusieurs journalistes en rendirent compte et le livre fut un succès. Notre directeur de librairie romande s’en réjouit, et publia à son tour un article sur ce livre.

Les lecteurs consommateurs étaient maintenant bien informés: c’est en toute connaissance de cause qu’ils pouvaient décider de participer au bien-être économique de notre multinationale américaine. Ou pas. Et nombre d’entre eux prirent effectivement conscience qu’acheter auprès de cette entreprise était non seulement cautionner une entreprise condamnable sous de nombreux aspects, mais aussi contribuer à fragiliser davantage un écosystème local qui n’avait pas besoin de cela. Ils reprirent le chemin des librairies en bas de chez eux. Mais pas tous.

Mais notre histoire ne s’arrête pas là. Car que croyez-vous que fit notre multinationale américaine lorsque les critiques l’accablèrent, et que les condamnations la touchèrent, comme d’autres (Google, Apple, Facebook, qui, avec Amazon, forment ce qu’on appelle les «GAFA») ? Qu’elle modifia son comportement? Qu’elle décida de se mettre en règle avec les États et de réserver à ses employés un meilleur sort? Que nenni! Et voici la dernière nouvelle de notre valeureuse multinationale, arrivée juste avant Noël par le biais de la Newsletter de Livres hebdo (magazine professionnel francophone) : en Écosse, des employés d’Amazon dorment sous des tentes pour pouvoir travailler. C’est ce que le journal écossais The Courier a dévoilé dans une enquête parue le 10 décembre.

L’entrepôt où ils travaillent étant trop éloigné de leur domicile, et le coût du transport pour s’y rendre représentant trois heures de leur salaire, c’est le seul moyen que certains employés ont trouvé pour pouvoir garder leur emploi en préservant leurs maigres revenus…

Il faudra bien un jour ou l’autre régler ces comptes-là. Mais comme ce sont finalement les «consommateurs» qui, par leurs actes d’achat, décident et influencent le cours du monde (et de la bourse!), il faudrait commencer par élever leur niveau de conscience. Plus facile à dire qu’à faire…

Aux lecteurs d’Antipresse, comme aux employé(e)s d’Amazon à travers le monde (ceux «d’en bas»), je souhaite malgré tout de bonnes fêtes de Noël!
Les peuples ont les dirigeants qu'ils meritent.(Machiavel)

Répondre